J’ai dix-sept ans. J’étudie en Lettres au cégep. Notre professeur de création littéraire nous demande qui dans la classe veut devenir écrivain. Presque tout le monde lève la main. Il hoche la tête, l’air désolé. ‘Pauvre de vous, il va falloir vous trouver autre chose, personne ne vit de son écriture au Québec.’ Le type est vraiment blasé. Il a fait une maîtrise en création littéraire et il a 30 000$ de dettes en prêts étudiants. Il chiale, à tous les cours il chiale sur son ostie de 500$ par mois qu’il a à payer. Conséquemment, il est pris pour enseigner la création littéraire dans un cégep de la Rive-Sud au lieu de vivre tranquillement de son écriture chez lui. Il nous insuffle cette déception à grosses doses.

 

Ce n’est pas précisément ce à quoi je m’attendais, quand je me suis inscrite en littérature. Je cherchais, je ne sais pas moi, de l’encouragement pour mener cette carrière de lettré à laquelle je rêve depuis si longtemps. Il y a un autre professeur, elle, elle a vraiment l’air d’aimer ce qu’elle fait. Elle organise des activités littéraires, enseigne au cégep et à l’université, écrit, travaille dans une grosse maison d’édition et tient une résidence d’été pour écrivain. Elle est occupée, la madame. Elle porte de grosses cernes et un veston avec de larges épaulettes, comme dans les années 80. J’aimerais ça être comme elle, mais sans les épaulettes.

 

Je vais voir l’orienteur de l’école. ‘Docteur, aidez-moi, je suis toute mélangée. J’aimerais ça être écrivain. Travailler dans une maison d’édition. Quelque chose comme ça.’ L’orienteur m’oriente : ‘Tu sais, il n’y a pas beaucoup d’emploi dans le domaine de l’édition et les salaires sont maigres. L’écriture, on n’en parle même pas. Mais il y a plusieurs professions où tu pourrais utiliser tes habiletés de communicatrice. Que penses-tu d’être avocate ou responsable des relations publiques?’

 

Je sais pas. J’hésite. Si je choisis littérature, je vais sortir avec 30 000$ de dettes et pas de job. Je ne veux pas devenir avocate ni aller en relations publiques. Tout ce que je sais, c’est que j’aimerais apprendre l’anglais. Bon, je vais prendre un programme, n’importe quoi sauf littérature, puis je vais aller dans une université anglophone. Avec l’anglais, on se trompe pas. On verra bien où je vais aboutir.