Un de mes plus grands plaisirs étant enfant était de sélectionner un livre dans le catalogue du club de lecture de ma mère. Comme elle achète presque tout ce qui lui est suggéré, elle avait décidé un beau matin de s’abonner à Québec Loisirs. Elle en a bénéficié pendant quelques mois jusqu’à ce qu’elle se mette à me passer le catalogue. À chaque début de saison, quand le catalogue arrivait par la poste, je choisissais un livre qu’elle me commandait, opération périlleuse que d’arrêter son choix parmi toutes ces offres. De cette façon j’ai obtenu au fil des ans toute la collection des Tintin, des encyclopédies, des livres d’anecdotes, des atlas historiques, des biographies de princesses, un ensemble de tarot et des témoignages de faits vécus. Ce grand bonheur s’est terminé quand j’ai quitté la maison à 17 ans et où ma mère a décidé de cesser son abonnement au club.

 Juste après Noël, j’ai décidé de m’abonner moi-même au club de lecture de mon enfance. Il est difficile de se procurer de bons livres à couverture rigide lorsqu’ils sont en français. Ce n’est pas comme en anglais où on peut acheter le ”hardcover” puis attendre un an pour le ”paperback” si on veut payer moins cher. Les livres grands formats sortent en couverture souples et coûtent très chers, surtout s’ils viennent de France. Pour le même prix, je peux acheter un ”hardcover” en anglais. Un des atouts de Québec Loisirs est que la plupart des livres sont des couvertures rigides, avec une attrayante reliure et à un prix raisonnable. Je peux donc poursuivre la construction de ma bibliothèque de beaux volumes. En plus de ça, je retrouve le plaisir gravé dans mon cerveau limbique de choisir un livre dans le catalogue puis de le recevoir, tout neuf, et de le sentir. Ensuite, je le lis, évidemment. Mais il faut le sentir avant.

 Maintenant, juste avant de m’abonner, j’ai regardé la sélection du club. Ce qui me décevait est qu’il y a beaucoup de littérature populaire avec polars et romans à l’eau de rose. J’ai peut-être l’air snob avec Proust mais, je n’ai vraiment rien contre la littérature populaire. Je n’en lis pas beaucoup et pourtant, quand cela me chante, je peux attraper un roman d’horreur qui se lit vite, par exemple. Je préfère toutefois les classiques. Le catalogue de printemps vient de sortir et quelle ne fût pas ma joyeuse surprise de voir qu’on y avait mis un beau volume de ”Guerre et paix”. Malheureusement, je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’un édition réduite de 960 pages. Vous vous demandez ce qui est réduit là-dedans? C’est que le livre de Tolstoï fait autour de 2000 pages. Il est généralement en deux tomes dans ses diverses éditions. J’imagine qu’on a dû couper dans la tirade philosophique sur la guerre et/ou diverses scènes de bataille. Je comprends qu’on ait voulu ”resserrer l’action”, comme ils disent mais, si le livre a été écrit pour faire 2000 pages, je ne peux pas me résoudre à le relire à 960 pages et manquer ainsi des passages considérés comme importants pour le tout, même s’ils ralentissent l’action. De toute façon, comme l’écrivait un commentateur du texte dans l’édition Le Livre de Poche, ”Guerre et paix” n’a pas été écrit pour être un roman dans le sens où l’intrigue prend la plus grande part mais aussi comme un essai. En tous cas, ce volume de Québec Loisirs est tentant pour moi mais, j’haïs qu’on ait décidé de couper dans les pages.

 La deuxième affaire qui gâche mon plaisir est quand les commentateurs/éditeurs de classsiques croient que, parce que le livre qu’ils ressortent est un classique, ses lecteurs en connaissent tous l’intrigue. Je suis désolée mais, je ne savais pas et NE VOULAIT PAS SAVOIR NON PLUS ce qui arrivait à Albertine dans ”Albertine disparue” alors que je suis en train de lire ”La Prisonnière”. Je ne suis pas idiote, je peux saisir par le titre du sixième volume que Albertine disparaît mais, je n’avais aucune idée de quelle façon elle le faisait. Puisque je lis les notes dans le texte, j’apprends dans la note de la page 111 de quelle manière la compagne de Marcel disparaît un tome plus loin. Je trouve cela bien dommage. Ce n’est pas parce que l’intrigue avance lentement qu’il faut gaspiller l’excitation de savoir ce qui se passe ensuite dans ce roman-fleuve qui déblatère bien assez déjà. Qu’on nous laisse donc découvrir par nous-même de quelle façon Marcel va devenir écrivain, de quelle façon Albertine la prisonnière va disparaître ou qui St-Loup va épouser (une autre surprise déjà gâchée). Donc, Gallimard me fait chier.